Etre réfugié, ce n’est pas ce que vous croyez – Par Elsa RAY, secrétaire de WAS

Elsa Ray, ancienne porte-parole du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) et aujourd’hui militante au sein de l’association We Are Solidarité, travaille beaucoup avec les familles réfugiées, pour la plupart syriennes, en Île-de-France. Elle est choquée par les conditions d’accueil et par la détresse totale dans laquelle elles sont plongées lorsqu’elles arrivent ici.

Je suis militante associative en Ile de France depuis plusieurs années.

Je lutte contre les discriminations, le racisme institutionnalisé, les inégalités sociales, et toutes les formes de haine, qui sont de plus en plus nombreuses et banalisées.

Depuis quelques mois, je suis bénévole et secrétaire d’une association jeune et dynamique, créée au printemps 2015 par des amis franciliens: We Are Solidarité.

Une association « à taille humaine » qui a pour but de soutenir et de venir en aide aux plus démunis, en France et à l’étranger.

Ici en France, nous aidons depuis quelques mois des familles réfugiées en IdF, pour la plupart syriennes. Et nous prenons conscience de la détresse la plus totale dans laquelle se trouvent les réfugiés lorsqu’ils arrivent en France, après un voyage plus qu’éprouvant, après avoir enduré la terreur, le sang et la mort.

De mon expérience de terrain, moi qui ai rencontré plusieurs de ces familles, qui les côtoie toutes les semaines, je vais vous dire ce que c’est qu’un « réfugié ». Ceux dont on parle beaucoup pour dire qu’ils sont une « crise », un « afflux », mais sur qui on ne sait pas grand chose, finalement.

D’abord, la France est le pays qui accueille le moins de réfugiés, loin derrière l’Allemagne ou la Turquie. Et en réalité, nous avons vite compris que les réfugiés n’ont, pour la plupart, aucune envie de rester en France. D’abord parce que l’accueil y est catastrophique, ensuite parce que beaucoup rêvent de pouvoir rentrer chez eux quand « ça ira mieux ».

En attendant, beaucoup partent en Belgique, en Allemagne, ou même en Espagne, après être restés quelques semaines en France.

« Réfugié », ça ne veut pas dire: «ah tiens dis-donc, si on allait en France? Il parait qu’ils ont des bons fromages et des allocations familiales!». Non.

« Réfugié », ça veut dire s’arracher le coeur pour quitter sa maison, sa famille, son travail, sa terre, pour traverser les barbelés, les mers, les frontières, avec ses enfants dans les bras et un simple sac à dos. Ça veut dire perdre tous ses repères, déscolariser ses enfants, voir sa femme maigrir d’angoisse, ne plus savoir sur qui compter, comment envisager l’avenir… C’est avoir le coeur serré à chaque seconde qui s’écoule quand on pense à sa famille restée là-bas.

C’est pleurer, et s’arracher les cheveux, quand on comprend que les fous sanguinaires qu’on a fui, existent aussi ici, et qu’ils tuent des gens aveuglément ici aussi.

« Réfugié », c’est arriver en France sans rien pour manger, pour boire, pour se vêtir, pour dormir. Sans savoir vers qui se tourner, comment faire les démarches de demande d’asile, comment prétendre à un logement, même de fortune. Alors on mendie, à Saint-Denis, à Porte de la Villette ou ailleurs, parce que ses enfants pleurent de faim et qu’il faut bien agir. Là-bas, on était un marchand prospère, on était ingénieur, professeur. Ici, on est rien.

On dort une nuit dans la rue, ses enfants serrés contre son blouson, le ventre vide et le coeur lourd. Puis deux nuits, puis trois, puis dix.

Alors on trouve un marchand de sommeil sordide et on échoue dans un appartement miteux, où on s’entasse à plusieurs familles au milieu du moisi et du chauffage qui ne marche plus. C’est toujours mieux que d’être dehors.

Mais le pire, c’est qu’on ne s’attendait pas à ça. On venait juste chercher l’asile. On ne veut pas vivre aux crochets des autres. Juste se réfugier ici et travailler, refaire sa vie. Le temps que ça se tasse… Comme n’importe qui l’aurait fait, en fait.

Un jour, une bouffée d’oxygène. À la mosquée, ou dans la rue alors qu’on mendie pour quelques pièces, on rencontre un militant associatif.

Il parle un arabe « classique », il nous comprend, il s’inquiète de notre situation. Et c’est comme si une petit luciole s’était allumée dans l’obscurité d’une nuit sans étoile.

Le dialogue s’ouvre, on a besoin de parler, parler, parler. Pour exprimer ce qu’on vit, parce qu’on sait qu’une opportunité comme ça ne se reproduira peut-être plus. Pensez-vous! Quelqu’un qui entend, qui comprend, qui écoute. Et qui agit.

« Réfugié », c’est alors se lever à 4h du matin pour faire la queue pendant des heures et heures devant la préfecture, ses enfants transis de froid, pour s’entendre finalement dire que “bah non c’était pas la peine de venir, c’est à France Terre d’Asile qu’il faut aller. Mais que dans 15 jours”. On ne comprend rien, pourquoi ne pas nous l’avoir dit avant? Heureusement que l’association est là. Sinon on resterait encore à la rue deux semaines, sans savoir quelle en serait l’issue.

C’est aussi s’entendre crier, par une fonctionnaire de la préfecture: « mais putain ils comprennent rien ces gens, comment ils vont faire?», tout ça parce qu’on n’est pas bilingue en français et qu’on ne peut pas lire un document administratif tout seul. Mais ce qu’elle ne sait pas, c’est qu’on a déjà commencé à prendre des cours, parce qu’on a la rage d’apprendre, la rage de survivre.

Ceux qui ont fui la mort savent ce que veut vraiment dire la rage de survivre.

« Réfugié », c’est l’angoisse des jours sans pain, des jours où l’on attend des nouvelles de l’OFPRA. Des jours où l’on est pas sûr qu’on pourra payer le loyer du marchand de sommeil et qu’il nous menace d’expulsion, sans aucun état d’âme. Des jours où l’on a un peu honte d’appeler encore les amis de l’association, mais où l’on remballe sa fierté car le bien-être de ses enfants passe avant tout.

« Réfugié », c’est aussi les immenses joies. Les portes qui s’ouvrent, le merveilleux frisson de l’espoir qui revient, qui se distille dans les veines et qui réchauffe le coeur.

C’est voir enfin ses enfants scolarisés, c’est récupérer son récépissé de demandeur d’asile, c’est obtenir une place en centre de réfugiés pour toute sa famille, c’est progresser en français et trouver un petit boulot sur le marché, c’est trouver des vêtements propres, quelques meubles… C’est commencer à construire, pierre par pierre, les fondations d’une nouvelle vie.

« Réfugié », c’est vite comprendre que l’État n’a pas prévu grand chose pour nous. Qu’il ne faudra que compter sur la solidarité des autres. Ceux qui auraient pu être nous. Ceux qui, s’ils nous aident, feront toute la différence.

La différence… Celle de la solidarité.

Elsa RAY, secrétaire de l’association We Are Solidarité

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